L'Ouest

 

Une fois franchi le Mississipi qui coupe les Etats Unis en deux du nord au sud, on atteint l'Ouest. Puis, si l'on traverse la ligne parallèle des Montagnes Rocheuses, on pénètre dans les régions que l'on appela le Far-West au temps où il fallait risquer sa vie pour y aller.

Le Canada, qu'aucune frontière naturelle ne sépare des Etats marque la limite de l'Ouest à Winnipeg. Le siècle dernier a vu se succéder les épopées qui ont ouvert ces immenses territoires à la civilisation américaine.

Alternant les périodes héroïques aux périodes de labeur, l'Ouest a évolué. Sortis d'une préhistoire mystérieuse, les Indiens sont morts, regardant sans baisser les yeux et sans vouloir baisser le front, le nouvel astre qui se levait à l'Est. Sauvages, ils ont disparu, le cri de guerre aux lèvres; civilisés, ils dépérissent à l'hôpital. Avant eux ont été anéantis les immenses troupeaux de bisons qui parcouraient la Prairie dans leurs continuelles migrations.

A ce moment l'Ouest reçut les premiers pionniers. Aussi sauvages que les hommes rouges, sinon plus, ils commencèrent à imposer à la Nature la volonté de l'homme blanc, à coups de haches et de fusils. D'autres émigrants consolidèrent ce premier travail. La Plaine, transformée en pâturages, vit errer des milliers de têtes de bétail, entendit hennir des milliers de cavales redevenues sauvages.

Mais l'Ouest évoluait encore.

Les fils des pionniers grillagèrent la Prairie d'un réseau de fer : rails, télégraphes, barbelés reliant les clôtures. Ils la barrèrent du tracé fictif des frontières, des concessions ; ils découpèrent le pays ; le désert devint un immense mot croisé dont les cases se remplirent peu à peu.

La Nature, ouverte à tous, prit conscience de son morcellement. Les champs de blé et les plantations signifièrent l'esclavage. La signature des compagnies ou des particuliers fut affichée sur les élévateurs à grains.

Malgré cela, l'Ouest a gardé son cachet.

Entre les îlots de citées-champignons, identiquement banales comme des oronges tue-mouche, et entre le hérissement des moissons dorées, fauchées comme les chevelures des citadines, demeure l'immense espace ouvert : Le Range.

Là, le Cowboy vit, comme hier.

Ce gardien de boeuf, ce dompteur de chevaux sauvages, apporte au milieu de notre vingtième siècle un reflet vivant du passé.

Sous son large feutre, mousquetaire moderne, il rit de la lutte pour la vie. Courageux, loyal, méprisant la douleur physique, le visage ridé par les intempéries, il affirme son indépendance. Il est libre jusqu'à l'insouciance, solitaire jusqu'au cafard. Mais il est vivant et sain.

Peut-être poussé par le besoin de se dépenser, lui arrive-t-il de se battre, parfois aussi de boire ; mais où trouver querelles et boissons sinon en passant dans les villes ? Là chaque espace a une limite, chaque geste une contrainte, tout est réglé par des lois et des tarifs, le rire que les citadins n'ont plus en eux, s'achète dans les salles de spectacle.

Peut-être lui arrive-t-il de jouer ou voler. La propriété pour lui est un leurre. Dans l'immensité de la Nature, à travers laquelle il chevauche, sans un nuage au-dessus de sa tête, sans souci du temps ni de l'espace, que lui faut-il ?

Ayant mis toute sa fortune dans l'achat d'une selle de plus de mille francs (*nous sommes dans les années 30 aujourd'hui il faut compter en euros dans les  4000 ...), d'un feutre qui fera toute sa vie, de bottes et d'éperons luxueux, portant sur le dos une chemise d'un dollar et un bleu qui ne vaut guère plus, il médite.

Sa destinée ? Toujours rouler.

 

* note rajoutée en novembre 2010 pour estimer la valeur d'une telle selle actuellement

  

(Extrait de  l'ouvrage de Paul COZE (Cowboys, rodéos et jeux de lasso -1934)